Je vous raconte mes plus grands échecs dans la mise en place d'une démarche de développement responsable : échec n°1

Echec n°1 : Vous avez dit "entreprise libérée" ?

 

Une entreprise qui se prétendait "libérée" pour faire tendance et "éthique", et dont je tairai évidemment le nom, entend parler de mes travaux et de mon expérience via une collaboratrice en interne. Celle-ci me propose de rencontrer son Directeur de la Stratégie et son DG. Ils sont très éloignés en transport en commun depuis le centre ville : il me faut 5h de train, de métro, de bus et de taxi pour y parvenir. 450 € aller et retour. A ma charge évidemment.

 

Je commence par les écouter attentivement. Je comprends leur intention de libérer leur entreprise de toute hiérarchie managériale et de redonner le pouvoir aux collaborateurs. Bien. Je leur propose une voie qui me parait d'autant plus adaptée que je l'ai déjà mise en place en tant que dirigeant d'une entreprise industrielle. Catastrophe ! Que n'avais-je pas dit... "Nous on ne veut pas quelque chose qui a été mis en place ailleurs" ! Bon... Exit mes 40 ans d'expérience accumulée sur le terrain, exit le retour d'expérience. Place à l'invention pure...

 

Je tente : "Vous savez, la communauté internationale s'est saisi de cette intention d'aider les entreprises à mieux prendre en compte leurs interactions avec la Société, à commencer au coeur des pratiques métiers des collaborateurs. Pour cela, elle s'est mise d'accord autour d'un cadre de référence commun, qui laisse libre chaque entreprise de décliner ses pratiques comme elle le souhaite". Re-catastrophe : "Nous refusons les normes !" J'ai tenté d'expliquer que ce cadre de référence n'étaient pas certifiable ni contraignant, il représente une "guidance" pour faciliter la compréhension et l'appropriation par l'entreprise, et ainsi gagner en crédibilité vis-à-vis de ses parties prenantes. Rien n'y a fait : "On veut inventer notre modèle et personne ne nous influencera !" dit mon interlocuteur d'une manière un peu hautaine.

 

Je tente de leur dire qu'aucune entreprise n'est sur une île déserte, qu'elle vit en interaction avec, certes ses parties prenantes contractuelles qu'elle connait (ses clients, ses collaborateurs, ses fournisseurs, ses actionnaires), mais qu'un nombre croissant de partis prenantes non contractuelles (toutes les autres, issues de la Société) s'intéresse au degré de responsabilité sociétale des entreprises. La leur en particulier.

 

Leur réaction fuse : "nous sommes une entreprise libérée, nous avons des valeurs, nous sommes exemplaires, nous sommes éthique, nous !".

 

Il se trouve que j’ai une alliée dans l'entreprise, une femme très soucieuse de traduire cette posture proclamatoire au coeur des pratiques quotidiennes des salariés. Elle me dit combien les salariés se sentaient méprisés par leur direction, sans égard ni considération. Le contraste avec le discours que me livrent ces dirigeants, avec un certain dédain, sonne faux, et me semble autiste au regard de la souffrance des collaborateurs qui m'a été rapportée à plusieurs reprises par cette alliée interne.


Sans vouloir contredire ces dirigeants, çà ne se fait pas, et j'ai trop de respect pour la fonction très exigeante et délicate du dirigeant pour donner la moindre leçon, je souhaite au moins leur introduire qu'il existe une possibilité de répondre à leur souhait : je leur indique que les salariés sont, de par mon expérience terrain, de formidables porteurs d'expertise et de sens. Il suffit de leur permettre de s'exprimer, au service de leur entreprise et de la Société. Et comme çà ne peut être du "café du commerce", cela s'organise, se structure, grâce à un peu de méthodologie collaborative de diagnostic partagé en vue de construire ensemble un Contrat Social... Je leur propose également d'engager des formations-actions pour leur collaborateurs dans le cadre de leur Université d'entreprsie.

 

Patatras, que n'avais-je dis : Cc'est nous les dirigeants, nous savons ce que nous avons à faire, les salariés n'y connaissent rien ! et puis votre machin, là, comment vous dites ?... "Contrat Sociétal", c'est çà ? on vous a déjà dit qu'on ne veut pas une méthodologie déjà mise en oeuvre ailleurs !".

 

J'ai eu beau leur dire qu'un Contrat Sociétal s'élabore toujours sur mesure, en fonction du contexte de l'entreprise puis de chacun, et que mon expérience leur permettra d'éviter des erreurs que j'ai vues par ailleurs, je suis obligé de réaliser que le discours de ces dirigeants tourne en boucle autour de leurs proclamations éthiques.

 

Comme je le constate très souvent, plus le mot "éthique" est utilisé, plus les comportements de leurs auteurs sont méprisants à l'égard d'autrui, cette "éthique"-là servant plus de leurre de vertu que d'exigence à se transformer.


La première clé de réussite pour gagner en excellence sociétale est l'humilité. Pas la modestie : soyons ambitieux. Mais l'humilité, cette pratique exigeante qui consiste à "coller à sa terre" (humilité = humus), la sienne propre, celle de son organisation. Réduire ses discours à l'épreuve du réel, et éviter tout délire de supériorité "éthique", inévitablement violent parce que négation du réel.

 

J'ai remarqué que les femmes et les hommes qui n'affirment rien dans ce registre, et agissent avec simplicité, sont très matures dans leur interaction avec les autres. Ils sont ainsi crédibles depuis le coeur de leur pratique, et non depuis leur discours auquel personne, sauf eux, ne croie. Ainsi le dialogue créateur est possible, et avec, l'innovation et l'acceptabilité...

 

 

 

Crédit photo : Ryan McGuire - CC Creative commons

 

 

 

 

 

 

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